
Pourquoi les industriels allemands proposent-ils plus souvent des offres modulaires ?
Praticien du marketing industriel dans divers marchés, j’ai enquêté à plusieurs reprises sur les raisons de la compétitivité supérieure des industriels allemands par rapport à leurs concurrents français. Une des causes fréquentes était la plus grande modularité des gammes de produits.
Cet article décrit ce qu’est une offre produits modulaire, ses avantages, et propose plusieurs explications à la priorité structurelle accordée à ce sujet outre-Rhin.
La modularité des produits permet d’obtenir un produit adapté à une usage précis à partir d’un nombre limité de composants standardisés appelés modules. L’enjeu de la conception modulaire est de couvrir le maximum de cas d’usage avec le minimum de modules. Les concepteurs y parviennent en s’assurant dès le début que chaque module pourra couvrir la plage de performance requise dans tous les cas d’utilisation, et que les interfaces entre modules soient compatibles.
Volkswagen, dès les années 1970, a été le précurseur de la modularité, en définissant une large palette de composants qui se retrouvent dans plusieurs modèles de véhicules : moteurs, batteries, freins, structures et réglages de siège, lampes de phares, architecture électronique du véhicule etc.
Les bénéfices économiques directs de la modularité sont conséquents : réduction des coûts de fabrication par effet de taille de série, meilleures conditions d’achat auprès des fournisseurs, amortissement plus rapide des coûts fixes de développement, de test, d’outillage et de machine.
Les bénéfices indirects sont aussi notables : possibilité d’avoir des effets d’expérience permettant d’améliorer le produit et le processus de fabrication dans le détail, réduction des défauts qualité, facilité de formation des équipes de production, réduction du temps de développement si l’on réutilise un module déjà existant, réduction du nombre de pièces de rechange, simplification de la documentation technique et de maintenance, réassurance des clients sur la fiabilité des produits, prédictibilité statistique de la performance d’usage du composant, possibilité d’offrir une gamme d’offres large et variée etc.
De nombreux autres industriels allemands ont fait le choix d’une politique d’offre modulaire : Kärcher, le leader des nettoyeurs à haute pression, emploie toujours les mêmes accessoires de compresseurs (lances, pistolets, flexibles …) quel que soit le type de compresseur. Les interfaces des accessoires sont standardisées, permettant de personnaliser l’équipement comme avec un jeu de Lego.
En France, l’accent a été mis traditionnellement sur le sur-mesure et le cas par cas. Le réacteur nucléaire EPR de première génération est un cas emblématique : il comportait un catalogue de 13 309 robinets différents. Le taux de reprises pour cause de non-qualité sur le chantier de Flamanville était de 200%. La deuxième génération d’EPR s’est attelée à la standardisation, permettant de limiter le nombre de robinets à 571. Le taux de reprise a été ramené à 45% sur le chantier britannique de Hinkley Point.
J’ai eu l’occasion de comparer la stratégie produit de deux équipementiers ferroviaires de taille similaire, un français et un allemand. Grâce à l’approche de modularité, et à une discipline de standardisation, le concurrent allemand avait une gamme de produits réduite, mais couvrant l’ensemble des besoins marché grâce à des modules d’options. La taille de série moyenne était 3 fois supérieure à celle de son concurrent français, lui conférant un avantage coût industriel de 15%. J’ai observé de tels écarts dans plusieurs marchés d’équipements ferroviaires.
Qu’est-ce qui explique cette préférence structurelle des industriels allemands pour la conception de solutions modulaires ? J’avance quelques explications basées sur ma pratique des deux mondes industriels :
Les entreprises industrielles allemandes sont très intégrées dans leur fonctionnement, et les décisions, mûries de façon collégiale, aboutissent à des compromis tenant compte des contraintes et priorités issues de plusieurs fonctions. 47% des cadres en Allemagne se sont formés d’abord par l’apprentissage, avant de compléter leur formation pour devenir technicien ou maître professionnel. Beaucoup d’ingénieurs et de dirigeants allemands ont débuté par une formation d’ouvrier professionnel. Pas question de dire « l’intendance suivra ! ». La voix des équipes de production compte autant que celle des ventes ou du bureau d’études. Les compromis qui en résultent aboutissent à une évolution des offres produits progressive, qui s’appuie sur l’effet d’expérience et la maîtrise des risques.
Les concepteurs français mettent plus leur fierté à concevoir du sur-mesure, qui répond à la demande ponctuelle liée à un appel d’offre précis. La résolution ingénieuse des problèmes sous contrainte qui surviennent au cours du projet reste valorisée, tandis que l’ingénieur allemand s’efforcera de prévoir d’entrée de jeu tous les cas d’usage, mêmes les cas limites, et de parer aux imprévus. Outre-Rhin, l’expertise profonde et la précision comptent.
Peut-être que le langage joue un rôle : les noms communs allemands s’accolent les uns aux autres pour former de nouveaux mots : sécurité des données en allemand se dit « Datensicherheit » combinaison de « Daten » (données) et « Sicherheit» (sécurité). On y ajoute des préfixes et des déclinaisons de cas à la fin. La combinatoire de ces mots de base est presque infinie. La conception modulaire reflèterait la structure linguistique : des briques de bases accolées, complétées d’éléments limités et périphériques de déclinaison de l’offre.
Mais en fait, il n’y a aucune fatalité. Plusieurs éléments montrent qu’au fond, seule compte la volonté de la direction de l’entreprise :
Il y a des exceptions notables : le constructeur ferroviaire Alstom Transport dispose d’une plateforme standardisée de métros, appelée Metropolis, qui est l’une des plus compétitives du marché. Renault, avec Dacia, a su réutiliser des composants automobiles standard qui avaient fait leurs preuves pour baisser les coûts tout en procurant une très bonne fiabilité, et devenir plus compétitif que Volkswagen en entrée de gamme.
L’accélération de la digitalisation dans l’industrie, que ce soit au niveau des processus de conception, de fabrication, ou de maintenance, va tendre à baisser le point mort de fabrication des produits industriels, et éroder les avantages économiques d’une offre modulaire.
Lorsque l’entreprise réunit des équipes d’ingénieurs français et allemands, la complémentarité des approches est source d’opportunités, une fois dépassée la période d’adaptation culturelle.
Il n’en reste pas moins que la modularité continuera de procurer à l’avenir des trésors de bienfaits commerciaux : la clarté, la réassurance sur les risques techniques liés à l’innovation, la liberté pour le client de composer la solution qui répond à son besoin facilement, par assemblage et ajouts, et l’assurance que la pièce de rechange restera disponible pendant longtemps.
Geoffroy de Grandmaison
GdeG Consulting
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